Super Toscans : les vins qui ont changé le regard sur l’Italie
Sassicaia, Tignanello et la liberté qui a ouvert un nouveau chapitre du vin italien

Vignobles à Gaiole in Chianti, en Toscane — Giorgio Galeotti, 6 avril 2015. Un paysage du Chianti pour évoquer l’une des origines de l’aventure des Super Toscans. · Photographie originale · CC BY 4.0
À La Corte Segreta, les Super Toscans occupent une place particulière. Nous les aimons pour ce qu’ils offrent dans le verre, mais leur histoire nous attire particulièrement : celle de vignerons qui ont osé une autre voie et contribué à changer le regard porté sur le savoir-faire italien. Derrière ces bouteilles, nous retrouvons une conviction qui nous plaît : un héritage peut rester vivant tout en accueillant des idées nouvelles.
Quand un grand vin devait porter une petite mention
L’expression « Super Toscan » ne désigne ni une appellation officielle, ni une recette unique. Elle s’est imposée dans le monde du vin pour parler de rouges toscans ambitieux qui, à leur naissance, échappaient aux règles des appellations. Certains associaient des cépages bordelais au Sangiovese, d’autres choisissaient une composition entièrement différente. Ils pouvaient devoir porter la simple mention vino da tavola, alors même qu’ils séduisaient les amateurs les plus exigeants.
C’est ce paradoxe qui rend l’histoire si intéressante : la catégorie inscrite sur la bouteille ne suffisait plus à raconter la valeur du vin. Ces producteurs acceptaient de renoncer à une dénomination reconnue pour conserver la liberté d’élaborer le rouge auquel ils croyaient.
Sassicaia : une intuition longtemps gardée en famille
À Bolgheri, sur la côte toscane, Mario Incisa della Rocchetta cherche un vin inspiré par les grands rouges qu’il aime. En 1944, il plante un peu plus d’un hectare de Cabernet Sauvignon près de Castiglioncello, à environ 400 mètres d’altitude. Les sols caillouteux lui rappellent ceux des Graves, à Bordeaux. Les premières greffes viennent des Salviati, près de Pise : des Cabernets déjà cultivés en Italie deviennent ainsi le point de départ d’une aventure toscane singulière.
De 1945 à 1967, le vin demeure réservé à la famille et à ses proches. Le premier millésime commercial est 1968, présenté sur le marché en 1971. Cette patience nous fascine : une recherche personnelle, d’abord tenue à l’écart du commerce, devient l’une des bouteilles les plus célèbres d’Italie. Notre archive de Tenuta San Guido prolonge cette histoire, entre les collines et la mer.
Tignanello : faire évoluer la tradition de l’intérieur
Dans le Chianti Classico, l’élan prend une autre forme avec la famille Antinori et le travail de Piero Antinori et de l’œnologue Giacomo Tachis. Le vignoble de Tignanello donne en 1970 un Chianti Classico Riserva encore composé, notamment, de raisins blancs. Avec le millésime 1971, le vin prend le nom Tignanello et devient un vin de table toscan. Les raisins blancs ne disparaissent définitivement qu’avec le millésime 1975.
Le Sangiovese rencontre les Cabernets et l’élevage en petits fûts de chêne. Une nouvelle expression devient possible. Un détail nous touche particulièrement : Piero fait signer l’étiquette par son père Niccolò, en reconnaissance de sa confiance. La rupture garde ainsi un lien avec la transmission familiale. Le dessin de Silvio Coppola est réalisé en 1974 pour la commercialisation du millésime 1971.
Plusieurs chemins, une même liberté
Le mouvement ne se résume pas à deux vins. Vigorello, à San Felice, apparaît dès 1968. Le Pergole Torte, à Montevertine, naît en 1977 et repose sur le Sangiovese seul : cette voie rappelle que la recherche d’excellence n’impose pas nécessairement des cépages étrangers. Solaia rejoint l’histoire en 1978, à Tenuta Tignanello, avec un premier assemblage de Cabernet Sauvignon et de Cabernet Franc ; le Sangiovese est intégré par la suite.
Bolgheri attire ensuite d’autres projets. Ornellaia est fondée en 1981 et son premier vin date de 1985. Guado al Tasso voit le jour en 1990. Les trajectoires diffèrent, mais elles participent à un même élargissement des possibilités : les paysages de Toscane peuvent donner des vins reconnus au plus haut niveau international selon plusieurs interprétations.
1978 : le regard du monde change
En 1978, Sassicaia arrive en tête d’une dégustation à l’aveugle d’assemblages bordelais organisée par Decanter. Pour un vin encore jeune dans sa reconnaissance internationale, ce résultat constitue une étape marquante. Il attire l’attention sur une Toscane capable de se mesurer aux grandes références étrangères.
À nos yeux, cette histoire dépasse la compétition. Elle montre comment le travail d’un vignoble, la précision de la cave et la persévérance peuvent modifier une réputation. Les Super Toscans ont contribué à ouvrir une nouvelle conversation sur le vin italien : sa capacité à créer, à affirmer des terroirs et à surprendre les attentes.
Quand les règles rejoignent les vins
Les appellations évoluent à leur tour. La première DOC Bolgheri, reconnue en 1983, concerne seulement les blancs et les rosés. En 1994, son cahier des charges accueille les rouges et reconnaît Bolgheri Sassicaia comme sous-zone. En 2013, Bolgheri Sassicaia devient une DOC autonome.
La loi de 1992 organise aussi la catégorie IGT. L’indication Toscana est reconnue par décret le 9 octobre 1995. Elle offre un cadre géographique à des vins dont les choix d’assemblage ne suivent pas nécessairement ceux des appellations traditionnelles. Aujourd’hui, un vin historiquement associé aux Super Toscans peut donc porter une IGT ou une DOC. Et la mention Toscana IGT, à elle seule, ne fait pas automatiquement d’un vin un Super Toscan.
Pourquoi nous leur gardons une place
Notre carte permet de rencontrer cette aventure avec Sassicaia et Tignanello. Perpiero, de Tenuta Moraia, en propose une expression plus récente. Sorraia, de Podere Le Scuderie, nous conduit dans le vignoble de Bolgheri qui s’est développé après les premiers succès. Nous distinguons ainsi les pionniers de leurs héritiers.
À La Corte Segreta, au-delà de leur qualité, c’est surtout leur histoire qui leur donne une place dans notre sélection : la liberté d’essayer, le courage de défendre un vin avant qu’il soit compris et cette façon de faire évoluer la perception du savoir-faire italien. Une bouteille devient alors le point de départ d’une histoire que nous avons envie de partager à table.

Les étapes d’une liberté : chronologie originale de La Corte Segreta. Ces repères distinguent l’histoire des vins de l’évolution des appellations. Sources : Antinori, Tenuta San Guido — histoire, Tenuta San Guido — vins, Consorzio Bolgheri DOC.
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